et si les parades étaient faites (d’abord) pour les aveugles ?

Il y a des œuvres passionnantes, qui mettent au travail la pensée avec tellement de justesse qu’on y revient sans cesse. Sorti en 2002, Disneyland, mon vieux pays natal est de celles-ci (en somme, c’est un film qui fait penser. A tout le reste, tout le temps).

Dans ce documentaire, Arnaud des Pallières se rend au parc d’attractions situé à Marne-la-Vallée. Ce faisant, le réalisateur conçoit un portrait du lieu et de ce qu’il charrie : exploitation des salarié.e.s, déploiement du simulacre et du spectaculaire, culture de l’entertainment. Cette visite, le réalisateur en rend compte, non pas dans une structure classique (réaliste), mais en inventant un cinéma documentaire expérimental, génial par sa liberté formelle. La diffraction perpétuelle des voix, des images et des sons accompagne l’échappée et au-delà de Disneyland, c’est à une stimulante réflexion sur l’enfance et ses états, la mélancolie qui l’accompagne, la richesse de ses imaginaires (voire, l’exploitation qui en est faite) qui se déploie.

L’une des séquences du film s’attache à la « grande parade ». De celle-ci, de ses figures et interprètes obligés de faire risette, nous ne voyons que des fragments, parfois en gros plan. Le son est, a priori, celui de la parade, mais il est ici déformé, les pulsations sourdes de son rythme disant peut-être la réception particulière de ce moment par une spectatrice. Car en voix-off, Arnaud des Pallières raconte ce qu’il a observé : la découverte de la grande parade par une mère et sa jeune fille, dont il comprend que cette dernière est aveugle. A la fin de la séquence, le réalisateur conclut : « La mère, quant à elle, devait bien savoir que la grande parade serait pour sa fille bien plus belle que ce qu’en voient tous les enfants. Disneyland a été fait pour les aveugles. »

La parade est une drôle d’affaire, puisque, de façon générale, elle n’existe pas de façon indépendante. Elle est là pour servir (vendre) autre chose, pour raconter ou amener à un autre temps, un autre moment. Au festival d’Avignon, il y a une violence de la parade. Les compagnies de théâtre qui vont jouer là-bas sont contraintes de s’y coltiner pour espérer avoir du public. (minute informative: Le Off du festival d’Avignon fonctionne comme un marché dérégulé : la décision de jouer au festival relève du seul choix d’une équipe théâtrale, qui assume le plus souvent l’intégralité des frais – logement, déplacement, défraiement, location du théâtre, communication, etc.)

dans la mesure du possible, lever les yeux

Bon. Tout ça pour dire que samedi, sur le marché des Vans, l’Estive a tenu parade. Et que jusqu’alors, ayant en tête Disneyland et Avignon, je n’affectionnais guère ça. Aujourd’hui, je ne sais pas si « j’aime » vraiment les parades. Néanmoins, ai compris qu’il en existait plusieurs types : il y aurait les parades subies, basées sur l’exploitation de leurs interprètes, et il y aurait les autres. Plus libres, un peu chaotiques, avec des temps morts, des essais, des cheminements imprévus, des tentatives, et qui ont pour seul objet d’expérimenter des choses ET de les partager. Pour différencier ces deux catégories, suffirait, peut-être, d’observer les interprètes : si ces derniers affichent un imperturbable sourire proche de la grimace figée, il s’agit du premier type, de la parade du simulacre. S’ils s’en éloignent, arrêtent, reprennent, faisant de la parade une balade, il s’agira de l’autre.

et si les parades étaient faites (d’abord) pour les aveugles, ça pourrait donner ça :

 

récit de la grande parade dans le film d’Arnaud des Pallières :

« Ça c’est la grande parade. Elle a lieu chaque jour à 15h. Parmi la foule des visiteurs se trouve en ce moment une jeune fille de 10 ou 12 ans. Elle est brune, un grand sourire éclaire son visage et elle regarde le spectacle avec avidité. Près d’elle, légèrement en retrait, sa mère lui abandonne le bras que la jeune fille serre à deux mains contre sa poitrine. Parfois, elle sautille en battant des mains comme un enfant, mais toujours elle finit par reprendre le bras de sa mère, qu’elle serre fort contre son cœur. A quelques mètres de là, une employée de Disneyland détache discrètement une danseuse de la parade et la conduit devant sa mère et la fille. La femme dit quelques mots à la danseuse qui répond timidement. Mais la musique est trop forte, et je n’entends pas ce que les deux femmes se disent. L’employée de Disneyland pousse alors la danseuse vers la petite fille. Costume d’andalouse, longue jupe à volants, corsage brodé de gros fils d’or et de rubans, la danseuse docile comme une poupée vivante offerte en cadeau, s’avance très près de la petite jeune fille. Quand la mère prend les mains de sa fille et les pose sur le corps de la danseuse, je comprends que la petite fille est aveugle. Elle touche la perruque, le visage. Les épaules. La poitrine. Le ventre. La danseuse se penche, elle ramène un volant du bas de sa jupe, la petite fille frotte le tissu contre sa joue en riant. Elle touche tout ce qu’elle veut, la danseuse se laisse faire. Parfois, la petite jeune fille s’arrête et se concentre. Elle imagine. Mentalement, elle raccorde une forme avec une autre, une sensation avec une autre. Dans sa tête sans doute, elle reconstitue le costume, peut-être même toute la parade. A un moment, la mère fait un signe à l’employée, l’employée à son tour tape légèrement sur l’épaule de la danseuse, la danseuse fait alors une révérence, en souriant, chuchote quelques mots que je n’entends pas à l’oreille de la jeune fille et cours retrouver sa place dans la parade. Maintenant, la petite fille s’est blottie, frémissante d’excitation, contre le ventre de sa mère. La mère, quant à elle, devait bien savoir que la grande parade serait pour sa fille bien plus belle que ce qu’en voient tous les enfants. Disneyland a été fait pour les aveugles. »