Et si on commençait par construire des greniers ?

Dans sa pièce de théâtre Le Canard sauvage, Henrik Ibsen raconte l’histoire d’une famille et de ses secrets (enfin, chez Henrik Ibsen, c’est un peu le motif récurrent). Issus d’un rang social élevé, les Ekdal vivent dans la pauvreté et l’isolement, suite à des malversations commises par le grand-père dans le commerce du bois. Le retour dans leur ville du fils de l’associé du grand-père fautif va révéler les dessous et mensonges que chacun des membres de la famille s’efforçait de camoufler. Si l’œuvre s’intitule Le Canard sauvage, c’est parce qu’un canard sauvage estropié vit dans le grenier. Ce même grenier, le vieil Ekdal l’a aménagé, recréant une forêt factice, et sa petite-fille Hedvig aime à s’y réfugier. (j’arrête là le résumé de la pièce, no spoiler).

Le rapport entre L’Estive aux Vans et une pièce écrite en 1884 par un auteur dramatique norvégien ?

Le grenier.

Dans la pièce d’Ibsen, le grenier est presque un personnage à part entière, et il en a toutes les ambigüités : c’est le lieu du refuge loin du monde, de l’imaginaire, du rêve et de la projection. De toutes les pièces que nous avons investies dans le Centre d’accueil, le grenier est sans conteste la plus belle, avec sa charpente apparente, ses poutres massives, ses murs décatis et son sol en béton. C’est un lieu clairement ouvert à tous vents et qui invite à y créer, à s’y installer pour chercher. Les musiciens ne s’y sont pas trompés, puisque – comme déjà dit –, c’est là-haut qu’ils se sont installés pour répéter. Ils l’ont nettoyé, un peu rangé aussi. Et lorsqu’ils jouent, tout le Centre d’accueil résonne de leurs compositions.

En fait, en regardant les musiciens de L’Estive choisir cet endroit, je repensais à ce que j’avais choisi de retenir de la pièce d’Ibsen (parce que qu’il s’agisse de théâtre, de musique, de danse ou, encore, de littérature, on reconstruit toujours plus ou moins volontairement le souvenir de l’œuvre, son discours supposé).

Loin du refuge stérile, le grenier évoque le lieu où l’on invente un terrain de jeu pour affronter la réalité. Un choix qui a certainement à voir avec l’enfance aussi : alors que les greniers sont des endroits souvent interdits / inaccessibles aux enfants, nombreux sont ceux aimant y aller. Peut-être parce qu’on peut y trouver de tout. Les portières de vieilles 2CV côtoient potentiellement les anciens instruments agricoles, les malles des grands-parents et la précieuse correspondance de guerre de l’arrière-grand-père. Dans ces lieux, le travail du temps abolit la hiérarchie habituelle du classement, de l’importance – toutes choses devenant égales sous la poussière.

Peut-être l’enfant éprouve-t-il dans ces espaces la fugacité d’une vie, sa futilité ? La fragilité, aussi, de l’éducation qu’on lui transmet – la transmission de l’attention aux souvenirs et aux objets se fissurant devant ce bric à brac entassé ?

On trouve des objets dans des greniers. On en abandonne dans d’autres. Mais peut-être qu’à chaque fois l’investissement de ces lieux permet-il, par le retour sur soi qu’il opère, de faire marcher l’imaginaire, de s’isoler pour ensuite avancer, proposer.

Tout ça – ouf, pas trop tôt, elle arrête là sa digression – pour dire qu’aujourd’hui, à L’Estive, c’était un peu une journée « fabrique ton grenier ». Parce que de la randonnée silencieuse réalisée entre 6h et 8h du matin au Granzon ; à la sieste sonore qui s’est déroulée en début d’après-midi, l’essentiel des rendez-vous (*) étaient calmes, propices au recueillement. Ou comment, par ces propositions, chacun a pu trouver de l’espace, de l’air, de l’imagination, avant de descendre du grenier pour aller jouer dehors, en plein air. Car à partir de ce soir, le rythme des propositions de L’Estive s’accélère et le public est invité à nous rejoindre sur divers temps :::

Bon. Ok. Si tu / vous m’as/m’avez lu jusque-là, 1) bravo ; 2) tout ceci n’aura pas été vain : car maintenant en quelques images et sons le récit fragmenté de cette journée – qui se prolonge par le concert de Gaston Fabien Rimbaud et ses ami.e.s, au Serre de Bar.

Randonnée dès potron-minet, quelques questions, et un départ =

  • une question à Grégoire Edouard (artiste, photographe)

 

  • une question à Sandra Compère (bénévole à Jazz aux Vans)

ouaip, dès potron-minet, L’Estive marche

 

  • une question à Myriam Pruvot (vocaliste, artiste sonore)

 

  • une affirmation de Charlie Moine (scénographe, performeur)

et oui, L’Estive marche encore

 

  • une sieste musicale, enfin, un début
  • quelques photos du concert au Serre de bar, pour finir

Fabien Gaston Rimbaud chuchote à l’oreille du Serre de bar – crédit Grégoire Edouard

Cathy, la boss du Serre de bar – crédit Grégoire Edouard

(*) = il y a eu d’autres choses, aussi, dont nous reparlerons. Telle une séance vidéo dans la rivière.